Selected poems, p.14
Selected Poems,
p.14
Infinity rises as if it were on fire.
And as it climbs, Satan, the envious one, dreams.
À André Chénier
Oui, mon vers croit pouvoir, sans se mésallier,
Prendre à la prose un peu de son air familier.
André, c’est vrai, je ris quelquefois sur la lyre.
Voici pourquoi. Tout jeune encor, tâchant de lire
Dans le livre effrayant des forêts et des eaux,
J’habitais un parc sombre où jasaient des oiseaux,
Où des pleurs souriaient dans l’œil bleu des pervenches;
Un jour que je songeais seul au milieu des branches,
Un bouvreuil qui faisait le feuilleton du bois
M’a dit: «Il faut marcher à terre quelquefois.
»La nature est un peu moqueuse autour des hommes;
»O poëte, tes chants, ou ce qu’ainsi tu nommes,
»Lui ressemblerait mieux si tu les dégonflais.
»Les bois ont des soupirs, mais ils ont des sifflets.
»L’azur luit, quand parfois la gaîté le déchire;
»L’Olympe reste grand en éclatant de rire;
»Ne crois pas que l’esprit du poëte descend
»Lorsque entre deux grands vers un mot passe en dansant.
»Ce n’est pas un pleureur que le vent en démence;
»Le flot profond n’est pas un chanteur de romance;
»Et la nature, au fond des siècles et des nuits,
»Accouplant Rabelais à Dante plein d’ennuis,
»Et l’Ugolin sinistre au Grandgousier difforme,
»Près de l’immense deuil montre le rire énorme.»
To André Chénier
Yes, my verses can, without marrying below,
Take on some familiar accents of prose.
It’s true, I sometimes laugh on the lyre and reed.
Here’s why. When I was young and learning how to read
From the terrifying book of the ponds and the firs
I lived near a park in which the birds would converse
And where the tears smiled in each periwinkle’s eye.
One day I was alone among the branches and the sky.
A bullfinch, delivering the forest’s bulletin,
Said to me: ‘You should walk on the earth now and then.
Nature is somewhat of a mocker around men.
Poet, your songs, or what you make pass for them,
Would resemble her more if you let out their air.
There are sighs in the woods and there’s whistling there.
The sky shines when joy rips through it, and long after.
Olympus stays great when it bursts into laughter.
Don’t think that the poetic spirit declines
When a dancing word passes between two noble lines.
It’s not to cry that winds blow wildly and free.
The rocks don’t sing romances, nor does the sea.
And nature, through the night’s and the ages’ winding paths,
Coupling Dante’s sorrows with the joys of Rabelais,
And sinister Ugolino with the fat Grandgousier,
Near incredible pain lets out enormous laughs.’
La Vie aux champs
Le soir, à la campagne, on sort, on se promène,
Le pauvre dans son champ, le riche en son domaine;
Moi, je vais devant moi; le poëte en tout lieu
Se sent chez lui, sentant qu’il est partout chez Dieu.
Je vais volontiers seul. Je médite ou j’écoute.
Pourtant, si quelqu’un veut m’accompagner en route,
J’accepte. Chacun a quelque chose en l’esprit,
Et tout homme est un livre où Dieu lui-même écrit.
Chaque fois qu’en mes mains un de ces livres tombe,
Volume où vit une âme et que scelle la tombe,
J’y lis.
Chaque soir donc, je m’en vais, j’ai congé,
Je sors. J’entre en passant chez des amis que j’ai.
On prend le frais, au fond du jardin, en famille.
Le serein mouille un peu les bancs sous la charmille;
N’importe! je m’assieds, et je ne sais pourquoi
Tous les petits enfants viennent autour de moi.
Dès que je suis assis, les voilà tous qui viennent.
C’est qu’ils savent que j’ai leurs goûts; ils se souviennent
Que j’aime comme eux l’air, les fleurs, les papillons,
Et les bêtes qu’on voit courir dans les sillons.
Ils savent que je suis un homme qui les aime,
Un être auprès duquel on peut jouer, et même
Crier, faire du bruit, parler à haute voix;
Que je riais comme eux et plus qu’eux autrefois,
Et qu’aujourd’hui, sitôt qu’à leurs ébats j’assiste,
Je leur souris encor, bien que je sois plus triste;
Ils disent, doux amis, que je ne sais jamais
Me fâcher; qu’on s’amuse avec moi; que je fais
Des choses en carton, des dessins à la plume;
Que je raconte, à l’heure où la lampe s’allume,
Oh! des contes charmants qui vous font peur la nuit,
Et qu’enfin je suis doux, pas fier et fort instruit.
Aussi, dès qu’on m’a vu: «Le voilà!» tous accourent.
Ils quittent jeux, cerceaux et balles; ils m’entourent
Avec leurs beaux grands yeux d’enfants, sans peur, sans fiel,
Qui semblent toujours bleus, tant on y voit le ciel!
Les petits – quand on est petit, on est très brave –
Grimpent sur mes genoux; les grands ont un air grave;
Ils m’apportent des nids de merles qu’ils ont pris,
Des albums, des crayons qui viennent de Paris;
On me consulte, on a cent choses à me dire,
On parle, on cause, on rit surtout j’aime le rire,
Non le rire ironique aux sarcasmes moqueurs,
Mais le doux rire honnête ouvrant bouches et cœurs,
Qui montre en même temps des âmes et des perles.
J’admire les crayons, l’album, les nids de merles;
Et quelquefois on dit, quand j’ai bien admiré:
«Il est du même avis que monsieur le curé.»
Puis, losqu’ils ont jasé tous ensemble à leur aise,
Ils font soudain, les grands s’appuyant à ma chaise,
Et les petits toujours groupés sur mes genoux,
Un silence, et cela veut dire: «Parle-nous.»
Je leur parle du tout. Mes discours en eux sèment
Ou l’idée ou le fait. Comme ils m’aiment, ils aiment
Tout ce que je leur dis. Je leur montre du doigt
Le ciel, Dieu qui s’y cache, et l’astre qu’on y voit.
Tout, jusqu’à leur regard, m’écoute. Je dis comme
Il faut penser, rêver, chercher. Dieu bénit l’homme,
Non pour avoir trouvé, mais pour avoir cherché.
Je dis: Donnez l’aumône au pauvre humble et penché;
Recevez doucement la leçon ou le blâme.
Donner et recevoir, c’est faire vivre l’âme!
Je leur conte la vie, et que, dans nos douleurs,
Il faut que la bonté soit au fond de nos pleurs,
Et que, dans nos bonheurs, et que, dans nos délires,
Il faut que la bonté soit au fond de nos rires;
Qu’être bon, c’est bien vivre; et que l’adversité
Peut tout chasser d’une âme, excepté la bonté;
Et qu’ainsi les méchants, dans leur haine profonde,
Ont tort d’accuser à Dieu. Grand Dieu! nul homme au monde
N’a droit, en choisissant sa route, en y marchant,
De dire que c’est toi qui l’as rendu méchant;
Car le méchant, Seigneur, ne t’est pas nécessaire.
Je leur raconte aussi l’histoire; la misère
Du peuple juif, maudit qu’il faut enfin bénir;
La Grèce, rayonnant jusque dans l’avenir;
Rome; l’antique Egypte et ses plaines sans ombre,
Et tout ce qu’on y voit sinistre et de sombre.
Lieux effrayants! tout meurt; le bruit humain finit.
Tous ces démons taillés dans des blocs de granit,
Olympe monstrueux des époques obscures,
Les Sphinx, les Anubis, les Ammons, Les Mercures,
Sont assis au désert depuis quatre mille ans.
Autour d’eux le vent souffle, et les sables brûlants
Montent comme une mer d’où sort leur tête énorme;
La pierre mutilée a gardé quelque forme
De statue ou de spectre, et rappelle d’abord
Les plis que fait un drap sur la face s’un mort;
On y distingue encor le front, le nez, la bouche,
Les yeux, je ne sais quoi d’horrible et de farouche
Qui regarde et qui vit, masque vague et hideux.
Le voyageur de nuit, qui passe à côté d’eux,
S’épouvante, et croit voir, aux lueurs des étoiles,
Des géants enchaînés et muets sous de voiles.
Life in the Fields
At evening, in the country, one goes out walking late.
The poor man in his field; the rich in his estate.
As for me, I go before myself: the poet’s at home there
No matter where he goes; God’s abode is everywhere.
I meditate or listen, happy to walk alone.
But if someone wants to come along or invites,
I accept. Everyone has a soul of his own
And everyone’s a book in which God himself writes.
If one of these volumes tumbles into my hands
I read it.
At evening then, when I have no demands,
I go out. Passing by a home I know, I make a call.
My friend and I enjoy the garden air with family.
The dew wets the benches underneath the arbour wall.
No matter: I sit down, and then, I don’t know why,
All of the children start to gather round me.
As soon as I am seated, here they come, one and all,
Because they know I share their tastes; and they can recall
That I love the flowers, the butterflies, the air
And creatures one sees scurry in the furrows near there.
They know I am a man who loves and will believe them,
Someone in whose presence they can play, and maybe even
Shout, makes lots of noise, carry on in a loud voice
That I laughed like they do at every chance I had,
And that today, when I see them at the games they enjoy,
I smile again at them, even if I am sad.
My little friends tell me that I never know how
To get angry; that they laugh with me; that somehow
I make things from scrap paper, scribbling on it,
That I tell scary stories when the lamp is being lit
Oh! so real they make your hands shake and your heart,
That I’m a kind person, not proud, and very smart.
And so, when they see me (‘It’s him!’) they run around.
They stop playing games, hoops, and balls; they gather round
Not with fear or malice, but their big children’s eyes
That always seem blue and make one think of the skies!
The little ones – when one is little, one is brave
Climb up onto my knees; their parents’ looks are grave.
They bring me the birds’ nests they’ve found so I can see,
Their albums, their pencils come from Paris recently.
They consult with me on everything and we chat.
We talk, we joke, we laugh above all. I like that
Not the ironic laugh that pulls us apart,
But an honest, mild laugh that opens up the heart
And the mouth, shows the teeth and the soul at its best.
I admire their pencils, their albums, each bird’s nest;
And sometimes, when I like a thing a lot, I hear them say,
‘He says the same things the priest said yesterday.’
And after they have talked for as long as they please,
And the grown-ups begin to come closer, curious,
Suddenly the little ones, still grouped around my knees,
Fall into a silence, and that means ‘Talk to us.’
I tell them everything that I am able to think of,
Sow facts and ideas. Since they love me, they love
Everything I say. I point up in the air
At heaven, God hiding, and the stars one sees there.
Everything down to their eyes is intent.
I tell them one must think, dream, look. God blesses men,
Not for finding things, but for having looked for them.
I tell them: ‘Give something to the poor whom you see.
Always take your lessons and the blame patiently.
Give and receive, for that’s what makes a soul live!’
I tell them about life, how when hardship appears,
Kindness should be at the bottom of our tears,
And how, when hardships pass and joys follow after,
Kindness should be at the bottom of our laughter.
I also tell them that being good is living well;
Adversity can drive away all but good will,
And that the evil men who out of hatred curse their birth
Are wrong to accuse God. Great God! no one on earth
Has the right, having chosen his path and gone his way,
To say that it was you who made him that way:
For evil, Lord, isn’t a necessity for you!
I talk about history: everything the Jews
Had to endure, a cursed people one should bless;
Greece, shining light into the future everywhere;
Rome; ancient Egypt, infinite and shadowless,
And everything sinister and dark one finds there.
Terrifying places! No life, no human sound.
Sculpted from granite blocks, the demons underground,
Enormous and more ancient than Olympus is,
The Sphinxes, Ammon Ras, Mercuries, Anubises
Have lain four thousand years in an empty expanse.
The wind blows around them, and the burning desert sands
Rise like a wave from which each head surfaces.
The stone has preserved the vague form the sand warps
Of a statue or a ghost, and brings to mind right away
The wrinkles a shroud makes on the face of a corpse.
You can still see the forehead, the nose, and the mouth,
The eyes, and something wild and frightening looking out,
A hideous and vague mask that’s living and that stares.
The traveller passing close to them at night abruptly pales,
Thinking that he sees, by the light of the stars,
Giants, mute and shackled, stretched below the cloud veils.
Réponse à un acte d’accusation
Donc, c’est moi qui suis l’ogre et le bouc émissaire.
Dans ce chaos du siècle où votre cœur se serre,
J’ai foulé le bon goût et l’ancien vers françois
Sous mes pieds, et, hideux, j’ai dit à l’ombre: «Sois!»
Et l’ombre fut. – Voilà votre réquisitoire.
Langue, tragédie, art, dogmes, conservatoire,
Toute cette clarté c’est éteinte, et je suis
Le responsable, et j’ai vidé l’urne des nuits.
De la chute de tout je suis la pioche inepte;
C’est votre point de vue. Eh bien, soit, je l’accepte;
C’est moi que votre prose en colère a choisi;
Vous me criez: Racca; moi, je vous dis: Merci!
Cette marche du temps, qui ne sort d’une église
Que pour entrer dans l’autre, et qui se civilise,
Ces grandes questions d’art et de liberté,
Voyons-les, j’y consens, par le moindre côté
Et par le petit bout de la lorgnette. En somme,
J’en conviens, oui, je suis cet abominable homme;
Et, quoique, en vérité, je pense avoir commis
D’autres crimes encor que vous avez omis,
Avoir un peu touché les question obscures,
Avoir sondé les maux, avoir cherché les cures,
De la vieille ânerie insulté les vieux bâts,
Secoué le passé du haut jusques en bas,
Et saccagé le fond tout autant que la forme,
Je me borne à ceci: je suis ce monstre énorme,
Je suis le démagogue horrible et débordé,
Et le devastateur du vieil ABCD;
Causons.
Quand je sortis du collège, du thème,
Des vers latins, farouche, espèce d’enfant blême
Et grave, au front penchant, aux membres appauvris;
Quand, tâchant de comprendre et de juger, j’ouvris
Les yeux sur la nature et sur l’art, l’idiome,
Peuple et noblesse, était l’image du royaume;
La poésie était la monarchie; un mot
Était un duc et pair, ou n’était qu’un grimaud;
Les syllables pas plus que Paris et que Londre
Ne se mêlaient; ainsi marchent sans se confondre
Piétons et cavaliers traversant le pont Neuf;
La langue était l’état avant quatrevingt-neuf;
Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes;
Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes,
Les Méropes, ayant le décorum pour loi,
Et montant à Versaille aux carrosses du roi;
Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires,
Habitant les patois; quelques-uns aux galères
Dans l’argot; dévoués à tous les genres bas;
Déchirés en haillons dans les halles; sans bas,
Sans perruque; créés pour la prose et la farce;
Populace du style au fond de l’ombre éparse;
Vilains, rustres, croquants, que Vaugelas leur chef
Dans le bagne Lexique avait marqués d’une F;
N’exprimant que la vie abjecte et familière,
Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molière.
Racine regardait ces marauds de travers;
Si Corneille en trouvait un blotti dans son vers,
Il le gardait, trop grand pour dire: Qu’il s’en aille;












