Selected poems, p.19

  Selected Poems, p.19

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  Tout chantait sous ces frais berceaux,

  Ma famille avec la nature,

  Mes enfants avec les oiseaux! –

  Je toussais, on devenait brave.

  Elle montait à petits pas,

  Et me disait d’un air très grave:

  «J’ai laissé les enfants en bas.»

  Qu’elle fût bien ou mal coiffée,

  Que mon cœur fût triste ou joyeux,

  Je l’admirais. C’était ma fée,

  Et le doux astre de mes yeux!

  Nous jouions toute la journée.

  O jeux charmants! chers entretiens!

  Le soir, comme elle était l’aînée,

  Elle me disait: «Père viens!

  «Nous allons t’apporter ta chaise,

  «Conte-nous une histoire, dis!» –

  Et je voyais rayonner d’aise

  Tous ces regards du paradis.

  Alors, prodiguant les carnages,

  J’inventais un conte profond

  Dont je trouvais les personnages

  Parmi les ombres du plafond.

  Toujours, ces quatres douces têtes

  Riaient, comme à cet âge on rit,

  De voir d’affreux géants très-bêtes

  Vaincus par des nains pleins d’esprit.

  J’étais l’Arioste et l’Homère

  D’un poëme éclos d’un seul jet;

  Pendant que je parlais, leur mère

  Les regardait rire, et songeait.

  Leur aïeul, qui lisait dans l’ombre,

  Sur eux parfois levait les yeux,

  Et moi, par la fenêtre sombre

  J’entrevoyais un coin des cieux!

  ‘Oh spring! oh dawn! oh memories! …’

  Oh spring! oh dawn! oh memories!

  Sweet, sad rays that warm things again!

  – Back then when she was still so small,

  Her sister an infant … back then…–

  Do you know the hill that connects

  The town of Montlignon with Saint-Leu,

  A terrace leaning down between

  Woods that are dark, and skies that are blue?

  It’s there where we lived – penetrate,

  My heart, to that enchanting past! –

  Under my window I would hear

  The morning playing on the grass.

  She’d run soundlessly through the dew

  Not to wake me early in the day,

  And I would keep my casement shut

  So that she wouldn’t run away.

  Her brothers would laugh …– Oh pure dawn!

  The songs in that bower one heard!

  My family singing with nature itself,

  Each child of mine with a bird!

  Then I’d cough and they’d become brave;

  She’d climb the stairway quickly-slow,

  And say to me in a serious voice:

  ‘I left the children below.’

  Whether her hair was combed or not,

  My heart joyful, or otherwise,

  I’d admire her, my fairy-child,

  Sweet constellation of my eyes!

  We would play the entire day

  Charming games and talks so dear!

  Nights, since she was the oldest one,

  She’d say to me, ‘Papa, come here!

  We are going to bring you your chair,

  Tell us a story, papa please!’ –

  And I, content, would see their eyes

  Shining, those looks of paradise.

  Then, lavishing gore and feeling,

  I’d invent a profound story

  Whose characters I would pull down

  From the shadows of the ceiling.

  And these four heads would laugh, for they

  Were at that age when one likes to sit

  And hear of ugly, stupid giants

  Defeated by dwarfs who have wit.

  I was the Homer and Ariosto

  Of spontaneous song it seemed.

  While I told stories, their mother

  Watched them as they laughed, and dreamed.

  Their grandfather, reading nearby,

  Would lift his eyes toward them sometimes.

  And I, looking through the windowpane,

  Would glimpse a corner of the sky!

  Veni, Vidi, Vixi

  J’ai bien assez vécu, puisque dans mes douleurs

  Je marche sans trouver de bras qui me secourent,

  Puisque je ris à peine aux enfants qui m’entourent,

  Puisque je ne suis plus réjoui par les fleurs;

  Puisqu’au printemps, quand Dieu met le nature en fête,

  J’assiste, esprit sans joie, à ce splendide amour;

  Puisque je suis à l’heure où l’homme fuit le jour,

  Hélas! et sent de tout la tristesse secrète;

  Puisque l’espoir serein dans mon âme est vaincu;

  Puisqu’en cette saison des parfums et des roses,

  O ma fille! j’aspire à l’ombre où tu reposes,

  Puisque mon cœur est mort, j’ai bien assez vécu.

  Je n’ai pas refusé ma tâche sur la terre.

  Mon sillon? Le voilà. Ma gerbe? La voici.

  J’ai vécu souriant, toujours plus adouci,

  Debout, mais incliné du côté du mystère.

  J’ai fait ce que j’ai pu; j’ai servi, j’ai veillé,

  Et j’ai vu bien souvent qu’on riait de ma peine.

  Je me suis étonné d’être un objet de haine,

  Ayant beaucoup souffert et beaucoup travaillé.

  Dans ce bagne terrestre où ne s’ouvre aucune aile,

  Sans me plaindre, saignant, et tombant sur les mains,

  Morne, épuisé, raillé par les forçats humains,

  J’ai porté mon chaînon de la chaîne éternelle.

  Maintenant, mon regard ne s’ouvre qu’à demi;

  Je ne me tourne plus même quand on me nomme;

  Je suis plein de stupeur et d’ennui, comme un homme

  Qui se lève avant l’aube et qui n’a pas dormi.

  Je ne daigne plus même, en ma sombre paresse,

  Répondre à l’envieux dont la bouche me nuit.

  O Seigneur! ouvrez-moi les portes de la nuit,

  Afin que je m’en aille et que je disparaisse!

  Veni, Vidi, Vixi

  I have lived long enough because, when I walk along,

  I’ve no arm to lean on, despite my misery,

  Because I hardly laugh when children surround me,

  Because I can’t be softened by flowers or song;

  Because, when Nature is laughing in the spring,

  I attend the feast of this love without joy;

  Because I’ve reached the hour when men flee the day

  Alas! and feel the secret pain in everything;

  Because the tranquil hope in my soul has been crushed;

  Because, in this season of rose-scents and dew,

  My daughter! I want to be resting with you;

  Because my heart is dead, I have lived long enough.

  I haven’t avoided my tasks on this earth.

  My furrow? There it is. And my sheaf? Next to me.

  I have lived with a smile, always somewhat subdued,

  Upright, but inclined toward the side of mystery.

  I’ve done what I could, watching like a sentinel.

  I often noticed others laughing at my pain;

  I was stunned that I was an object of hatred,

  Having suffered a lot and worked hard as well.

  In this earthly prison where wings never soar –

  Bleeding and down on my hands, I don’t complain;

  Dejected, used up, mocked by other human convicts –

  I’ve carried my link of the everlasting chain.

  And today my eyes are only open half-way;

  I don’t turn around even when my name is called;

  I am full of stupor and ennui, like a man

  Who wakes before dawn without having slept at all.

  I don’t even deign, in my dark listlessness,

  To answer the envious whose mouths are severe.

  Oh Lord, open up for me the gates of the abyss,

  So that I may go off somewhere and disappear!

  «Demain, dès l’aube …»

  Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,

  Je paritirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.

  J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.

  Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

  Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,

  Sans rien vois au dehors, sans entendre aucun bruit,

  Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,

  Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

  Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,

  Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,

  Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe

  Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

  ‘Tomorrow, at dawn …’

  Tomorrow, at dawn, when the fields bleach in the sun,

  I will set out. I know it’s me you’re waiting for.

  I will pass through the forest and pass by the mountains:

  I can’t be separated from you any more.

  I will walk with my eyes fixed only on my thoughts,

  Without a sideways glance, strange and solitary,

  For my back will be bent and my hands will be crossed

  In sadness, and the day will be like night to me.

  I won’t look at the gold of evening as it falls,

  Nor the sails in the distance descending on Harfleur,

  And when I arrive, I’ll put flowers on your tomb,

  A bouquet of holly and some heather that’s in bloom.

  À Villequier

  Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres,

  Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux;

  Maintenant que je suis sous les branches des arbres,

  Et que je puis songer à la beauté des cieux;

  Maintenant que du deuil qui m’a fait l’âme obscure

  Je sors, pâle et vainqueur,

  Et que je sens la paix de la grande nature

  Qui m’entre dans le cœur;

  Maintenant que je puis, assis au bord des ondes,

  Ému par ce superbe et tranquille horizon,

  Examiner en moi les vérités profondes

  Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon;

  Maintenant, ô mon Dieu! que j’ai ce calme sombre

  De pouvoir désormais

  Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l’ombre

  Elle dort pour jamais;

  Maintenant qu’attendri par ces divins spectacles,

  Plaines, forêts, rochers, vallons, fleuve argenté,

  Voyant ma petitesse et voyant vos miracles,

  Je reprends ma raison devant l’immensité;

  Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire;

  Je vous porte, apaisé,

  Les morceaux de ce cœur tout plein de votre gloire

  Que vous avez brisé;

  Je vien à vous, Seigneur! confessant que vous êtes

  Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant!

  Je conviens que vous seul savez ce que vous faites,

  Et que l’homme n’est rien qu’un jonc qui tremble au vent;

  Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme

  Ouvre le firmament;

  Et que ce qu’ici-bas nous prenons pour le terme

  Est le commencement;

  Je conviens à genoux que vous seul, père auguste,

  Possédez l’infini, le réel, l’absolu;

  Je conviens qu’il est bon, je conviens qu’il est juste

  Que mon cœur ait saigné, puisque Dieu l’a voulu!

  Je ne résiste plus à tout ce qui m’arrive

  Par votre volonté.

  L’âme de deuils en deuils, l’homme de rive en rive,

  Roule à l’éternité.

  Nous ne voyons jamais qu’un seul côté des choses;

  L’autre plonge en la nuit d’un mystère effrayant.

  L’homme subit le joug sans connaître les causes.

  Tout ce qu’il voit est court, inutile et fuyant.

  Vous faites revenir toujours la solitude

  Autour de tous ses pas.

  Vous n’avez pas voulu qu’il eût la certitude

  Ni la joie ici-bas!

  Dès qu’il possède un bien, le sort le lui retire.

  Rien ne lui fut donné, dans se rapides jours,

  Pour qu’il s’en puisse faire une demeure, et dire:

  C’est ici ma maison, mon champ et mes amours!

  Il doit voir peu de temps tout ce que ses yeux voient;

  Il vieillit sans soutiens.

  Puisque ces choses sont, c’est qu’il faut qu’elles soient;

  J’en conviens, j’en conviens!

  Le monde est sombre, ô Dieu! l’immuable harmonie

  Se compose des pleurs aussi bien que des chants;

  L’homme n’est qu’un atome en cette ombre infinie,

  Nuit où montent les bons, où tombent les méchants.

  Je sais que vous avez bien autre chose à faire

  Que de nous plaindre tous,

  Et qu’un enfant qui meurt, désespoir de sa mère,

  Ne vous fait rien, à vous!

  Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue,

  Que l’oiseau perd sa plume et la fleur son parfum;

  Que la création est une grande roue

  Que ne peut se mouvoir sans écraser quelqu’un;

  Les mois, les jours, les flots des mers, les yeux qui pleurent,

  Passent sous le ciel bleu;

  Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent;

  Je le sais, ô mon Dieu!

  Dans vos cieux, au delà de la sphère des nues,

  Au fond de cet azur immobile et dormant,

  Peut-être faites-vous des choses inconnues

  Où la douleur de l’homme entre comme élément.

  Peut-être est-il utile à vos desseins sans nombre

  Que des êtres charmants

  S’en aillent, emportés par le toubillon sombre

  Des noirs événements.

  Nos destins ténébreux vont sous des lois immenses

  Que rien ne déconcerte et que rien n’attendrit.

  Vous ne pouvez avoir de subites clémences

  Qui dérangerait le monde, ô Dieu, tranquille esprit!

  Je vous supplie, ô Dieu! de regarder mon âme,

  Et de considérer

  Qu’humble comme un enfant et doux comme une femme,

  Je viens vous adorer!

  Considérez encor que j’avais, dès l’aurore,

  Travaillé, combattu, pensé, marché, lutté,

  Expliquant la nature à l’homme qui l’ignore,

  Éclairant toute chose avec votre clarté;

  Que j’avais, affrontant la haine et la colère,

  Fait ma tâche ici-bas,

  Que je ne pouvais pas m’attendre à ce salaire,

  Que je ne pouvais pas

  Prévoir que, vous aussi, sur ma tête qui ploie

  Vous appensantiriez votre bras triomphant,

  Et que, vous qui voyiez comme j’ai peu de joie,

  Vous me reprendriez si vite mon enfant!

  Qu’une âme ainsi frappée à se plaindre est sujette,

  Que j’air pu blasphémer,

  Et vous jeter mes cris comme un enfant qui jette

  Une pierre à la mer!

  Considérez qu’on doute, ô mon Dieu! quand on souffre,

  Que l’œil qui pleure trop finit par s’aveugler,

  Qu’un être que son deuil plonge au plus noir du gouffre,

  Quand il ne vous voit plus, ne peut vous contempler,

  Et qu’il ne se peut pas que l’homme, lorqu’il sombre

  Dans les afflictions,

  Ait présente à l’esprit la sérénité sombre

  Des constellations!

  Aujourd’hui, moi qui fus faible comme une mère,

  Je me courbe à vos pieds devant vos cieux ouverts.

  Je me sens éclairé dans ma douleur amère

  Par un meilleur regard jeté sur l’univers.

  Seigneur, je reconnais que l’homme est en délire

  S’il ose murmurer;

  Je cesse d’accuser, je cesse de maudire,

  Mais laisser-moi pleurer!

  Hélas! laissez les pleurs couler de ma paupière,

  Puisque vous avez fait les hommes pour cela!

  Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre

  Et dire à mon enfant: Sens-tu que je suis-là?

  Laissez-moi lui parler, incliné sur ses restes,

  Le soir, quand tout se tait,

  Comme si, dans sa nuit rouvrant ses yeux célestes,

  Cet ange m’écoutait!

  Hélas! vers le passé tournant un œil d’envie,

  Sans que rien ici-bas puisse m’en consoler,

  Je regarde toujours ce moment de ma vie

  Où je l’ai vue ouvrir son aile et s’envoler!

  Je verrai cet instant jusqu’à ce que je meure,

  L’instant, pleurs superflus!

  Où je criai: L’enfant que j’avais tout à l’heure,

  Quoi donc! je ne l’ai plus!

  Ne vous irritez pas que je sois de la sorte,

  O mon Dieu! cette plaie a si longtemps saigné!

  L’angoisse dans mon âme est toujours la plus forte,

  Et mon cœur est soumis, mais n’est pas résigné.

  Ne vous irritez pas! fronts que le deuil réclame,

  Mortels sujets aux pleurs,

  Il nous est malaisé de retirer notre âme

  De ses grandes douleurs.

  Voyez-vous, nos enfants nos sont bien nécessaires,

  Seigneur; quand on a vu dans sa vie, un matin,

  Au milieu des ennuis, des peines, des misères,

  Et de l’ombre que fait sur nous notre destin,

  Apparaître un enfant, tête chère et sacrée,

  Petit être joyeux,

  Si beau, qu’on a cru voir s’ouvrir à son entrée

  Une porte des cieux;

  Quand on a vu, seize ans, de cet autre soi-même

  Croître la grâce aimable et la douce raison,

  Lorsqu’on a reconnu que cet enfant qu’on aime

  Fait le jour dans notre âme et dans notre maison,

  Que c’est la seule joie ici-bas qui persiste

  De tout ce qu’on rêva,

  Considérez que c’est une chose bien triste

 
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