Selected poems, p.28
Selected Poems,
p.28
Sur quoi la foule
Se prit à s’écrier: – «Voyez comme il l’aimait!
Lui qui chasse, dit-on, Satan et le soumet,
Eût-il, s’il était Dieu, comme on nous le rapporte,
Laissé mourir quelqu’un qu’il aimait de la sorte?»
Or, Marthe conduisait au sépulcre Jésus.
Il vint. On avait mis une pierre dessus.
– «Je crois en vous, dit Marthe, ainsi que Jean et Pierre;
Mais voilà quatre jours qu’il est sous cette pierre.»
Et Jésus dit: – «Tais-toi, femme, car c’est le lieu
Où tu vas, si tu crois, voir la gloire de Dieu.» –
Puis il reprit: – «Il faut que cette pierre tombe.» –
La pierre ôtée, on vit le dedans de la tombe.
Jésus leva les yeux au ciel et marcha seul
Vers cette ombre où le mort gisait dans son linceul,
Pareil au sac d’argent qu’enfouit un avare.
Et, se penchant, il dit à haute voix: «Lazare!»
Alors le mort sortit du sépulcre; ses pieds
Des bandes du linceul étaient encor liés;
Il se dressa debout le long de la muraille;
Jésus dit: – «Déliez cet homme, et qu’il s’en aille.» –
Ceux qui virent cela crurent en Jésus-Christ.
Or, les prêtres, selon qu’au livre il est écrit,
S’assemblèrent, troublés, chez le préteur de Rome;
Sachant que Christ avait ressuscité cet homme,
Et que tous avaient vu le sépulcre s’ouvrir,
Ils dirent: – «Il est temps de le faire mourir.»
Christ’s First Encounter with the Tomb
Jesus was in Judea then. Before he left
He exorcised a woman demons had possessed.
Cured the lepers, gave back the hearing to the deaf.
The priests were watching, whispering among themselves.
As Jesus was returning to the holy city,
Lazarus, an upright man, died in Bethany.
Martha and Mary were his sisters. Once before
Mary had brought her finest perfume before
The beloved master to wash his naked feet.
For Jesus loved Lazarus, Martha, and Mary.
Someone told him, ‘Lazarus is dead.’
The next day,
As people were gathering around him on his way,
He preached about the law, the symbols, and the scrolls.
Like Job and Elijah, he spoke in parables:
‘Whoever follows me is like an angel within.
When a man has travelled in the hot sun and light
On roads without water or the shelter of an inn,
If he does not believe, he cries bitterly at night;
Exhausted, he collapses panting on the ground.
If he believes in me, at that instant let him pray:
With triple the strength he will continue on his way.’
To speak to his disciples then, he turned around:
‘Lazarus is asleep. I’m going to wake him.’ And although
They didn’t understand him, they said that they would go
Wherever he wanted. Walking from Jerusalem
To Bethany would take about three days for them.
Jesus set out. When deep in thought, he often chose
To walk alone in front of his disciples. A burst
Of light, like an aureole, shimmered on his clothes.
When Jesus arrived, Martha came to him first,
And falling at his feet and looking upwards, she said:
‘If you had been here, teacher, he wouldn’t be dead.’
Then sobbing, she continued: ‘He has let his spirit go.
You’re too late.’ Jesus answered, ‘Woman, what do you know?
The harvester alone knows what the harvest will yield.’
Mary had stayed at home, looking toward the field.
Martha shouted out to her: ‘The teacher’s calling you.’
She came. Jesus asked her, ‘Why are you crying too?’
She answered, ‘You alone are strong,’ then shook her head:
‘If you had been here, teacher, he wouldn’t be dead.’
Jesus said: ‘I am the resurrection and the life.
Happy are those who recognize and follow me!
He who believes in me will live, though he be dead.’
And Thomas (‘The Twin’) was there, and heard what he said.
And then the Lord, whom Peter and John were following,
Said to the many Jews who came because of him,
‘Where have you laid him?’ They responded, ‘Come and see,’
Pointing beyond a field close by a group of trees
And a stream whose pebbled waters were not running loud
At a tomb.
Then Jesus wept.
Seeing which the crowd
Began to whisper, ‘See how much he loved that man!
He’s the one they say cast out Satan on command:
If he were really God though, would he have allowed
Someone he holds in such affection pass away?’
Martha led Jesus to the gravesite in a daze.
He followed. They had placed a stone on top of it.
Martha said, ‘I believe in you like John or Peter,
But he has been beneath that rock now for four days.’
Jesus said: ‘Be quiet, woman. This is the place
Where you will see the glory of God if you have faith.’
‘This stone must be removed,’ he said. And once the stone
Was taken out, Jesus looked to heaven while the crowd
Was staring at the tomb and Jesus walking alone
Into the darkness where the man lay in his shroud –
Like a sack of gold a miser buries in the earth.
And leaning down, he shouted, ‘Lazarus, come forth!’.
The dead man came out of the tomb, though both his feet
Remained constricted by the stiffened winding sheet.
When Lazarus stood up and leaned against the wall,
Jesus said: ‘Take his grave clothes off, so he can walk.’
All of those who saw this felt that Christ was God’s son.
According to what’s written in the scripture, every one
Of the priests assembled later at the praetor’s home,
And knowing that many had seen the open tomb
And Christ raise the man, murmured under their breath,
‘The time has come now to have him put to death.’
L’Hydre
Quand le fils de Sancha, femme du duc Geoffroy,
Gil, ce grand chevalier nommé l’Homme qui passe,
Parvint, la lance haute et la visière basse,
Aux confins du pays dont Ramire était roi,
Il vit l’hydre. Elle était effroyable et superbe;
Et, couchée au soleil, elle rêvait dans l’herbe.
Le chevalier tira l’épée et dit: C’est moi.
Et l’hydre, déroulant ses torsions farouches
Et se dressant, parla par une des ses bouches,
Et dit: – Pour qui viens-tu, fils de doña Sancha?
Est-ce pour moi, réponds, ou pour le roi Ramire?
– C’est pour le monstre. – Alors c’est pour le roi, beau sire.
Et l’hydre, reployant ses nœuds, se recoucha.
The Hydra
When the son of Doña Sancha (Duke Geoffrey’s wife), Guy,
That famous knight known as ‘the One who Passes By,’
Came with his visor down, lance raised, and bristling,
To the border of the country where Ramùr was the king,
He saw the hydra. It was superb and frightening.
It was dreaming in the sunlight with its gleaming scales.
The knight unsheathed his sword and shouted: ‘It is I!’
The hydra then, uncoiling its ferocious tails
And opening one of its mouths, made this reply:
‘Son of Doña Sancha, so renowned among men,
For whom have you come, then, for me or king Ramùr?’
‘For the monster.’ ‘Then you’ve come for the king, my good sir.’
And the hydra tucked his coils in and lay down again.
Mahomet
Le divin Mahomet enfourchait tour à tour
Son mulet Daïdol et son âne Yafour;
Car le sage lui-même a, selon l’occurrence,
Son jour d’entêtement et son jour d’ignorance.
Mohammed
Mohammed would take up a pitchfork at each pass
To prod his mule Daïdol, and Yafour, his ass,
Because even wise men, depending on the event,
Have days when they’re stubborn, and days when they’re ignorant.
Le Parricide
Un jour, Kanut, à l’heure où l’assoupissement
Ferme partout les yeux sous l’obscur firmament,
Ayant pour seul témoin la nuit, l’aveugle immense,
Vit son père Swéno, vieillard presque en démence,
Qui dormait, sans un garde à ses pieds, sans un chien;
Il le tua, disant: Lui-même n’en sait rien.
Puis il fut un grand roi.
Toujours vainqueur, sa vie
Par la prospérité fidèle fut suivie;
Il fut plus triomphant que la gerbe des blés,
Quand il passait devant les vieillards assemblés,
Sa présence éclairait ces sévères visages;
Par la chaîne des mœurs pures et des lois sages
À son cher Danemark natal il enchaîna
Vingt îles, Fionie, Arnhout, Folster, Mona;
Il bâtit un grand trône en pierres féodales;
Il vainquit les saxons, les pictes, les vandales,
Le celte, et le borusse, et le slave aux abois,
Et les peuples hagards qui hurlent dans les bois;
Il abolit l’horreur idolâtre, et la rune,
Et le menhir féroce où le soir, à la brune,
Le chat sauvage vient frotter son dos hideux;
Il disait en parlant du grand César: Nous deux;
Une lueur sortait de son cimier polaire;
Les monstres expiraient partout sous sa colère;
Il fut, pendant vingt ans qu’on l’entendait marcher,
Le cavalier superbe et le puissant archer;
L’hydre morte, il mettait le pied sur la portée;
Sa vie, en même temps bénie et redoutée,
Dans la bouche du peuple était un fier récit;
Rien que dans un hiver, ce chasseur détruisit
Trois dragons en Écosse et deux rois en Scanie;
Il fut héros, il fut géante, il fut génie;
Le sort de tout un monde au sien semblait lié;
Quant à son parricide, il l’avait oublié.
Il mourut. On le mit dans un cercueil de pierre,
Et l’évêque d’Aarhus vint dire une prière,
Et chanter sur sa tombe un hymne, déclarant
Que Kanut était saint, que Kanut était grand,
Qu’un céleste parfum sortait de sa mémoire,
Et qu’ils le voyaient, eux, les prêtres, dans la gloire,
Assis comme un prophète à la droite de Dieu.
Le soir vint; l’orgue en deuil se tut dans le saint lieu;
Et les prêtres, quittant la haute cathédrale,
Laissèrent le roi mort dans la paix sépulcrale.
Alors il se leva, rouvrit ses yeux obscurs,
Prit son glaive, et sortit de la tombe, les murs
Et les portes étant brumes pour les fantômes;
Il traversa la mer qui reflète les dômes
Et les tours d’Altona, d’Aarhus et d’Elseneur;
L’ombre écoutait les pas de ce sombre seigneur;
Mais il marchait sans bruit, étant lui-même un songe;
Il alla droit au mont Savo que le temps ronge,
Et Kanut s’approcha de ce farouche aïeul,
Et lui dit: – «Laisse-moi, pour m’en faire un linceul,
O montagne Savo que la tourmente assiège,
Me couper un morceau de ton manteau de neige. – »
Le mont le reconnut et n’osa refuser.
Kanut prit son épée impossible à briser,
Et sur le mont, tremblant devant ce belluaire,
Il coupa de la neige et s’en fit un suaire;
Puis il cria: – «Vieux mont, la mort éclaire peu;
De quel côté faut-il aller pour trouver Dieu? – »
Le mont au flanc difforme, aux gorges obstruées,
Noir, triste, dans le vol éternel des nuées,
Lui dit: – «Je ne sais pas, spectre, je suis ici.» –
Kanut quitta le mont par les glaces saisi;
Et, le front haut, tout blanc dans son linceul de neige,
Il entra, par-delà l’Islande et la Norvège,
Seul dans le grand silence et dans la grande nuit;
Derrière lui le monde obscur s’évanouit;
Il se trouva, spectre, âme, roi sans royaume,
Nu, face à face avec l’immensité fantôme;
Il vit l’infini; porche horrible et reculant
Où l’éclair, quand il entre, expire triste et lent,
L’ombre, hydre dont les nuits sont les pâles vertèbres,
L’informe se mouvant dans le noir, les Ténèbres;
Là, pas d’astre; et pourtant on ne sait quel regard
Tombe de ce chaos immobile et hagard;
Pour tout bruit, le frisson lugubre que fait l’onde
De l’obscurité, sourde, effarée et profonde,
Il avança disant: – «C’est la tombe; au-delà
C’est Dieu.» – Quand il eut fait trois pas, il appela;
Mais la nuit est muette ainsi que l’ossuaire,
Et rien ne répondit; pas un pli du suaire
Ne s’émut, et Kanut avança; la blancheur
Du linceul rassurait le sépulcral marcheur;
Il allait; tout à coup, sur son livide voile
Il vit poindre et grandir comme une noire étoile;
L’étoile s’élargit lentement, et Kanut,
La tâtant de sa main de spectre, reconnut
Qu’une goutte de sang était sur lui tombée;
Sa tête, que la peur n’avait jamais courbée,
Se redressa; terrible, il regarda la nuit,
Et ne vit rien; l’espace était noir; pas un bruit;
– «En avant!» dit Kanut, levant sa tête fière;
Une seconde tache auprès de la première
Tomba, puis s’élargit; et le chef cimbrien
Regarda l’ombre épaisse et vague, et ne vit rien.
Comme un limier à suivre une piste s’attache,
Morne, il reprit sa route; une troisième tache
Tomba sur le linceul. Il n’avait jamais fui;
Kanut pourtant cessa de marcher devant lui,
Et tourna du côté du bras qui tient le glaive;
Une goutte de sang, comme à travers un rêve,
Tomba sur le suaire et lui rougit la main;
Pour la seconde fois il changea de chemin,
Comme en lisant on tourne un feuillet d’un registre,
Et se mit à marcher vers la gauche sinistre;
Une goutte de sang tomba sur le linceul;
Et Kanut recula, frémissant d’être seul,
Et voulut regagner sa couche mortuaire;
Une goutte de sang tomba sur le suaire;
Alors il s’arrêta livide, et ce guerrier,
Blême, baissa la tête et tâcha de prier;
Une goutte de sang tomba sur lui. Farouche,
La prière effrayée expirant dans sa bouche,
Il se remit en marche; et, lugubre, hésitant,
Hideux, ce spectre blanc passait; et, par instant,
Une goutte de sang se détachait de l’ombre,
Implacable, et tombait sur cette blancheur sombre.
Il voyait, plus tremblant qu’au vent le peuplier,
Ces taches s’élargir et se multiplier;
Une autre, une autre, une autre, une autre, ô cieux funèbres!
Leur passage rayait vaguement les ténèbres;
Ces gouttes, dans les plis du linceul, finissant
Par se mêler, faisaient des nuages de sang;
Il marchait, il marchait; de l’insondable voûte
Le sang continuait à pleuvoir goutte à goutte,
Toujours, sans fin, sans bruit, et comme s’il tombait
De ces pieds noirs qu’on voit la nuit pendre au gibet;
Hélas! qui donc pleurait ces larmes formidables?
L’infini. Vers les cieux, pour le juste abordables,
Dans l’océan de nuit sans flux et sans reflux,
Kanut s’avançait, pâle et ne regardant plus;
Enfin, marchant toujours comme en une fumée,
Il arriva devant une porte fermée
Sous laquelle passait un jour mystérieux;
Alors sur son linceul il abaissa les yeux;
C’était l’endroit sacré, c’était l’endroit terrible;
On ne sait quel rayon de Dieu semble visible;
De derrière la porte on entend l’hosanna.
Le linceul était rouge et Kanut frissonna.
Et c’est pourquoi Kanut, fuyant devant l’aurore
Et reculant, n’a pas osé paraître encore
Devant le juge au front duquel le soleil luit;
C’est pourquoi ce roi sombre est resté dans la nuit,
Et, sans pouvoir rentrer dans sa blancheur première,
Sentant, à chaque pas qu’il fait vers la lumière,
Une goutte de sang sur sa tête pleuvoir,
Rôde éternellement sous l’énorme ciel noir.
The Parricide
One day, Kanut, when twilight, soft and heaven-sent,
Was closing eyes everywhere beneath the firmament,
Having only one (blind and giant) witness, night,
Seeing his old and senile father under torchlight
Asleep, without a guard or guard dog – bending low,
Murdered him, remarking, ‘Even he doesn’t know.’
Then he was a great king.
Knowing only victory,
He was accompanied by true prosperity.
He was more triumphant than a sheaf at harvest’s end.
Whenever he passed the assembly of old men
Their granite faces lit up briefly and they’d pause.












