Le clan de lours des cav.., p.6

  Le clan de l'ours des cavernes, p.6

   part  #1 of  Les Enfants de la Terre Series

Le clan de l'ours des cavernes
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  Toutes les femmes étaient curieuses de connaître des plantes ignorées jusqu’alors et elles possédaient le talent d’en déterminer les effets et l’usage éventuel. Iza, comme les autres, se livrait à des expériences sur elle-même. Les similarités avec des plantes déjà répertoriées situaient les nouvelles dans des catégories voisines, mais toute bonne guérisseuse connaissait bien les dangers de l’amalgame : des caractères semblables ne signifiaient pas des propriétés identiques. La méthode d’expérimentation était simple. Elle en mangeait tout d’abord un petit morceau. Si le goût était désagréable, elle le recrachait immédiatement ; sinon, elle en gardait un bout dans la bouche en étudiant soigneusement les sensations de picotement ou de brûlure qui pouvaient survenir ainsi que les altérations de la saveur. Si rien de tel ne se produisait, elle l’avalait et attendait d’en ressentir les effets. Le lendemain, elle en absorbait un morceau plus gros et procédait de même. Si aucune conséquence désagréable ne s’était manifestée à la troisième fois, elle considérait la plante comme une nouvelle denrée comestible, du moins en petites quantités au début.

  Mais c’étaient les effets notables qui intéressaient surtout Iza, car ils indiquaient la possibilité d’un éventuel usage curatif. Les autres femmes lui apportaient tout ce qui présentait les caractéristiques de plantes exotiques ou vénéneuses. De telles expériences lui demandaient beaucoup de temps car elle procédait avec précaution, selon ses propres méthodes, et c’est pourquoi elle s’en tenait pour l’instant aux plantes connues tant qu’ils n’auraient pas découvert une nouvelle caverne.

  Iza trouva non loin du campement plusieurs pieds de roses trémières dont les fleurs aux vives couleurs étaient épanouies. Les racines pouvaient fournir un emplâtre dont les propriétés désinfectantes étaient comparables à celles obtenues à partir des rhizomes d’iris. L’infusion des fleurs, elle, atténuerait la douleur et aurait un effet somnifère. Elle arracha quelques pieds et finit de ramasser son bois mort.

  Après le repas, la petite fille, assise contre un gros rocher, regardait tout le monde s’activer alentour. Une nourriture reconstituante et un pansement frais lui ayant fait le plus grand bien, elle se mit à jacasser à l’adresse d’Iza qui n’y comprenait goutte. Les autres membres du clan jetaient des regards désapprobateurs dans sa direction, mais elle était bien incapable d’en comprendre la signification. Leurs cordes vocales atrophiées leur rendaient impossible toute articulation précise. Les quelques sons qu’ils émettaient pour souligner leurs gestes étaient dérivés des cris qu’ils poussaient en guise d’avertissement ou pour capter l’attention, et l’importance attachée aux verbalisations faisait partie de leurs traditions. Leurs moyens de communication – signes de la main, gestes, attitudes, intuition née du contact intime, coutumes – étaient très suggestifs mais limités. Aussi la volubilité de la fillette suscitait-elle parmi le clan perplexité et méfiance.

  Ils chérissaient les enfants et les élevaient avec une réelle tendresse et une discipline qui se durcissait à mesure qu’ils grandissaient. Les hommes comme les femmes dorlotaient les bébés et mettaient au pas les jeunes enfants en se contentant la plupart du temps de ne pas leur prêter attention. En prenant conscience de la considération dont jouissaient leurs aînés, les jeunes prenaient exemple sur eux et apprenaient très tôt à se conformer strictement aux usages établis. L’un d’entre eux consistait précisément à éviter de proférer un son inutile.

  En raison de sa taille, la fillette paraissait plus que son âge et, aux yeux du clan, elle passait pour indisciplinée et mal élevée.

  Iza, en contact plus intime avec elle, avait deviné qu’elle était beaucoup plus jeune qu’il ne semblait. Elle était parvenue à estimer approximativement son âge, et elle se laissait plus facilement attendrir par une enfant qui avait jeté ses petits bras autour de son cou avec un tel abandon. Par ailleurs, à en juger par les sons émis par la fillette au plus fort de sa fièvre, la guérisseuse avait supposé que le peuple auquel l’enfant appartenait verbalisait davantage et avec une grande aisance. Et puis, pensait-elle, elle aurait le temps de lui enseigner les bonnes manières. Elle commençait déjà à considérer la fillette comme la sienne.

  Creb vint s’asseoir auprès de la petite fille pendant qu’Iza versait de l’eau bouillante sur les sommités fleuries des roses trémières. L’enfant des Autres l’intéressait au plus haut point et, les préparatifs de la cérémonie nocturne n’étant pas encore achevés, il venait voir comment elle se remettait. La fillette et l’infirme restèrent un long moment à s’observer avec une égale intensité. Le vieil homme avait pour la première fois l’occasion de voir de près un rejeton des Autres, et elle venait juste de découvrir l’existence du Peuple du Clan. Mais plus que les caractéristiques raciales, c’était ce visage ridé qui l’intriguait. Au cours de sa brève existence, elle n’avait jamais vu un être aussi monstrueusement défiguré. Impétueusement, avec l’audace spontanée des enfants, elle tendit la main vers la cicatrice qui lui barrait tout un côté du visage.

  Creb fut stupéfait lorsqu’il sentit cette main le caresser. Aucun des enfants du clan ne l’avait jamais touché ainsi. Aucun adulte non plus, d’ailleurs. Ils évitaient son contact, comme si sa difformité avait été contagieuse. Seule Iza, qui le soignait lors des attaques d’arthrite qui le terrassaient un peu plus violemment chaque hiver, ne semblait ressentir aucune répugnance. Elle n’était pas dégoûtée par son corps contrefait et ses horribles cicatrices, ou terrorisée par son pouvoir et par son rang. La douce caresse de la petite fille émut profondément ce vieux cœur solitaire. Il désira communiquer avec elle et se demanda un instant comment y parvenir.

  — Creb, dit-il en se désignant du doigt.

  Iza les regardait tranquillement en attendant que ses fleurs infusent. Elle était heureuse de l’intérêt que son frère portait à l’enfant.

  — Creb, répéta-t-il en se frappant la poitrine.

  La fillette tendit le visage en avant, essayant de comprendre ce qu’il attendait d’elle. Creb répéta son nom pour la troisième fois. Soudain son regard s’éclaira, et elle se redressa en souriant.

  — Grub ? répondit-elle en roulant les r comme lui.

  Le vieil homme approuva de la tête ; elle n’était pas trop loin de la bonne prononciation. Puis il la montra du doigt. Elle fronça légèrement les sourcils, incertaine de ce qu’il voulait à présent. Il se frappa la poitrine en disant son nom, puis frappa celle de la fillette. Le large sourire de compréhension qui illumina l’enfant fit à Creb l’effet d’une grimace, et quant au mot polysyllabique qui tomba de ses lèvres, il était non seulement imprononçable, mais quasiment incompréhensible. Il refit les mêmes gestes en s’approchant pour l’entendre mieux.

  — Ay-rr, répéta-t-il, hésitant. Ay-lla, Ayla ?

  C’était le mieux qu’il pût faire. Bien peu parmi les membres du clan seraient parvenus à un résultat aussi proche de l’exactitude. Elle sourit de nouveau en hochant la tête. Ce n’était pas tout à fait ce qu’elle avait dit, mais elle acceptait ce nom, comprenant dans la précocité de son intelligence que le vieil homme ne pouvait mieux faire.

  — Ayla, répéta Creb pour s’habituer à la sonorité.

  — Creb ? dit la petite fille en le tirant par le bras pour qu’il la regarde.

  Puis elle désigna la femme.

  — Iza, dit Creb. Iza.

  — IIIia-sa, répéta-t-elle, prenant manifestement un grand plaisir à ce jeu. Iza, Iza, dit-elle encore en regardant la femme.

  Iza acquiesça solennellement ; savoir prononcer le nom de quelqu’un était très important. Elle se pencha et toucha l’enfant comme Creb l’avait fait. La fillette répéta son nom au grand désespoir d’Iza qui se révéla incapable d’en prononcer la moindre syllabe, La petite fille, désolée, jeta un coup d’œil à Creb et articula son nom à la manière du vieillard.

  — Aaay-ghha, dit la femme avec difficulté. Aaaya-ya ?

  — Non, Aaay-lla, reprit Creb très lentement pour qu’Iza, puisse mieux saisir.

  — Aaaya-lla, parvint à articuler Iza au prix d’un grand effort pour imiter son frère.

  La petite fille sourit, peu lui importait que son nom ne fût pas très bien prononcé ; Iza avait eu tant de mal à répéter celui que lui avait indiqué Creb qu’elle l’accepta désormais comme le sien. Elle serait donc Ayla. L’enfant tendit spontanément les bras vers la femme et l’embrassa.

  Iza la serra doucement contre elle, puis la repoussa. Il lui faudrait apprendre à la fillette que les démonstrations d’affection n’avaient pas cours en public. Ayla était folle de joie. Elle s’était sentie tellement perdue, tellement isolée parmi ces inconnus. Elle avait ressenti une déception si cruelle de ne pouvoir communiquer avec la femme qui prenait soin d’elle. Ce n’était qu’un début, mais au moins pouvaient-elles désormais s’appeler l’une l’autre par leurs noms. Elle se tourna vers l’homme qui était à l’origine de ce commencement de communication et ne le trouva plus aussi laid. Elle éprouva soudain pour lui un grand élan d’affection et, comme elle l’avait fait si souvent avec cet autre homme dont la silhouette flottait dans ses souvenirs, elle passa ses bras autour du cou de l’infirme et, attirant sa tête vers elle, elle posa sa joue contre la sienne.

  Ce geste affectueux ébranla profondément Creb. Il résista au désir de lui rendre son étreinte car il était impensable qu’on le vît embrasser cette étrange fillette hors des limites du foyer familial. Mais il la laissa presser sa petite joue ferme et douce contre son visage broussaillant de barbe avant de se dégager.

  Creb ramassa son bâton et s’en aida pour se relever. Comme il s’éloignait, il songea à l’enfant. Je vais lui apprendre à parler et à communiquer correctement, se promit-il. Je ne vais tout de même pas confier son éducation à une femme. Il ne pouvait se cacher cependant que son véritable désir était de passer davantage de temps avec l’enfant. Sans en être vraiment conscient, il la considérait déjà comme un membre à part entière du clan.

  Quant à Brun, il n’avait pas réfléchi aux conséquences que pourrait avoir la permission donnée à Iza de recueillir une enfant étrangère. Toutefois, il ne pensait pas avoir commis une erreur. Comment aurait-il pu prévoir qu’ils trouveraient sur leur route une fillette blessée n’appartenant pas à la race du Clan ? Grâce aux soins d’Iza, l’enfant était maintenant hors de danger, mais pouvait-il la chasser sans se heurter à Iza qui, bien qu’elle n’eût aucun pouvoir personnel, comptait maints alliés invisibles parmi les esprits ? Et voilà que Creb à son tour, le Mog-ur, homme écouté de tous les esprits, semblait manifestement séduit par la petite. Brun n’avait nulle envie de se mesurer à si forte partie. En outre, il ne s’en était pas encore fait la réflexion, mais le clan, avec l’enfant, comptait maintenant vingt et un membres.

  Le lendemain matin, en examinant la jambe d’Ayla, la guérisseuse constata une nette amélioration de son état. Grâce à ses soins avisés, l’infection s’était à peu près résorbée et les quatre sillons parallèles se refermaient peu à peu en s’atténuant, même s’il en resterait à jamais des cicatrices. Iza considéra comme inutile le renouvellement de l’emplâtre mais elle prépara néanmoins une infusion d’écorce de saule. Avec son aide, Ayla essaya de se lever. Elle grimaça de douleur en s’appuyant sur sa jambe blessée mais, au bout de quelques pas, elle eut moins mal.

  Une fois debout, la fillette se révéla encore plus grande que ne le pensait Iza. Ses jambes fines, droites et fuselées où pointaient des genoux arrondis incitèrent la guérisseuse à croire qu’elles étaient déformées, car tous ceux du Clan avaient les membres inférieurs fortement arqués. Mais à part une légère claudication, l’enfant ne semblait guère éprouver de difficultés à marcher. Comme les yeux bleus, les jambes droites devaient être une caractéristique normale chez les Autres, se dit Iza.

  La guérisseuse enveloppa Ayla dans la couverture et la hissa sur sa hanche au moment du départ ; elle n’était pas suffisamment guérie pour marcher normalement mais, de temps à autre, Iza la laissait faire quelques pas toute seule. La fillette montrait un appétit féroce, et Iza constata qu’elle avait pris du poids, car elle était plus lourde à porter. Et c’est avec soulagement qu’elle la déposait par terre, d’autant que le chemin devenait de plus en plus pénible.

  Le clan abandonna derrière lui la vaste étendue des steppes pour traverser une contrée vallonnée qui fit bientôt place à d’abruptes montagnes dont les sommets enneigés se rapprochaient sensiblement chaque jour. Si d’épaisses forêts croissaient sur les pentes, ce n’étaient plus les conifères de la forêt boréale mais des arbres aux troncs noueux et aux larges feuilles caduques. La température s’était réchauffée bien plus vite que ne le laissait présager la saison, à la grande surprise de Brun. Les hommes avaient troqué leur fourrure contre un pagne court en cuir, laissant le torse nu. Les femmes n’avaient pas changé de vêtements, trouvant plus commode de porter leurs ballots vêtues de peaux pour se protéger des frottements.

  Le paysage n’avait rien de commun avec la froide prairie qui entourait leur ancienne caverne. Iza dut recourir de plus en plus souvent à ses connaissances ancestrales tandis que le clan traversait les vallées ombreuses et les collines boisées. L’écorce brun foncé des chênes, des hêtres, des pommiers et des érables alternait avec celle plus tendre et plus souple des saules, des bouleaux, des peupliers, des aulnes et des noisetiers. L’air avait une senteur particulière qui semblait portée par une douce brise tiède en provenance du sud. Des chatons pendaient encore aux branches feuillues des bouleaux. Des pétales fragiles tombaient en pluie rose et blanche, promesse précoce d’un automne fructueux.

  Ils cheminaient avec difficulté à travers des sous-bois denses, d’où ils ne sortaient que pour longer des pentes ravinées par les eaux et le soleil. Quand ils franchissaient une arête, les collines autour d’eux offraient à leur vue une formidable palette de verts. Avec l’altitude les sapins argentés réapparaissaient, tachés plus haut du bleu des épicéas. Le vert sombre des conifères se mêlait au véronèse des arbres à feuilles caduques et au vert amande d’autres espèces à petites feuilles. Les mousses et les herbes ajoutaient leurs teintes à la mosaïque des oxalides[3], de l’oseille sauvage et des succulentes accrochées aux roches. Les fleurs sauvages mouchetaient les sous-bois du blanc des trilliums[4], du bleu des violettes, du rose pâle des aubépines, tandis que le jaune des jonquilles et le bleu et jaune des gentianes dominaient dans les prairies de montagne. Dans les rares endroits préservés de l’ardeur du soleil, les dernières anémones dressaient comme un défi leurs têtes blanches.

  Le clan décida de faire halte après avoir atteint le sommet d’un escarpement. Au-dessous, le paysage ondoyant des collines s’interrompait brusquement devant les steppes qui s’étendaient jusqu’à l’horizon. De leur poste d’observation, les hommes pouvaient distinguer de nombreux troupeaux pâturant dans les hautes herbes dont le vert commençait déjà à jaunir au soleil de l’été. Des chasseurs se déplaçant rapidement, débarrassés des femmes lourdement chargées, pourraient fort bien gagner ces étendues herbeuses en moins d’une matinée et y choisir leurs proies parmi une grande variété de gibier. Le ciel était encore dégagé vers l’est, au-dessus de la vaste prairie, mais de gros nuages noirs menaçants arrivaient du sud. Ils ne tarderaient pas à rencontrer la chaîne de montagnes et à éclater en orages sur le clan.

  Brun et ses hommes tenaient conseil, à l’écart des femmes et des enfants qui, cependant, à leurs airs préoccupés et à leurs gestes, comprirent vite ce qui les tourmentait. Ils se demandaient en effet s’ils ne seraient pas plus avisés de rebrousser chemin. Non seulement la région leur était totalement inconnue, mais ils s’éloignaient beaucoup trop des steppes à leur goût. Certes ils avaient entraperçu de nombreux animaux dans les bois au pied des collines, mais ce n’était rien par comparaison avec les superbes troupeaux engraissés dans les riches herbages des plaines. Il était infiniment plus facile de chasser le gibier à découvert qu’à l’abri des épaisses forêts où les prédateurs eux aussi vivaient dissimulés. Les animaux des plaines avaient un instinct grégaire qui les poussait à vivre en hardes et non en solitaires ou en petits groupes, comme c’était le cas des espèces de la forêt.

  Iza devina qu’ils allaient probablement revenir sur leurs pas, après avoir escaladé en vain les pentes raides de la montagne. Les nuages qui s’amoncelaient et la pluie menaçante jetaient un voile lugubre sur les voyageurs désemparés. Iza déposa Ayla sur le sol et se débarrassa de son fardeau. Profitant pleinement de la liberté de mouvement que lui offrait de nouveau sa jambe en voie de guérison, l’enfant gambadait joyeusement. Quelques instants plus tard, Iza la vit disparaître derrière un gros épaulement rocheux. Elle ne tenait pas à ce que la fillette s’éloigne trop. La discussion des hommes pouvait prendre fin d’un moment à l’autre, et Brun verrait assurément d’un fort mauvais œil leur départ retardé par sa faute. Elle s’élança à sa recherche, et à peine eut-elle contourné la roche qu’elle aperçut Ayla, mais ce qu’elle découvrit au-delà de la fillette lui fit battre le cœur à tout rompre.

 
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